«IL FAUT BIEN
QUE JE T'EMBRASSE...»

Mais revenons-en maintenant à Sommerat au jour du 15 juin. Il quitte Montluçon dans la nuit, par un temps affreux et trouve asile provisoire à Nerdre. Il se fait envoyer là, de Paris, un passeport. Vers le milieu de septembre, il passe la frontière pour se réfugier à Noirmont, dans le canton de Berne, en Suisse. D'où il écrit la lettre suivante :
Aux Citoyens, Président et Procureur Général de la Cour d'Assises de Riom (Puy-de-Dôme)
Citoyens,

Je me suis soustrait aux poursuites judiciaires qui ont été dirigées contre moi pour que la liberté d'un citoyen et d'un père de famille ne soit pas livrée, en ce moment, à des préventions et à des haines personnelles. Bientôt au tumulte des passions succédera le calme et je viendrai devant mes juges naturels expliquer ma conduite et en réclamer hautement la responsabilité. En attendant que ce jour se lève, j'ai un devoir d'honneur à remplir ; c'est un tribut de respect que j'offre à la justice, à la vérité, à mes innocents et malheureux concitoyens.
Au quinze juin dernier, la Constitution avait été outrageusement violée. Dans ma conscience et dans mon esprit, la glorieuse République conquise au 24 février, était menacée dans son existence. J'ai voué ma vie entière au triomphe de ce gouvernement qui seul peut assurer le bonheur de tous ; je pensai que je ne devais refuser aucun sacrifice au maintien du pacte social qui lie les majorités et les minorités. Obéissant à ma profonde conviction, sans prendre le conseil de personne et après avoir lu les journaux de Paris du treize juin, je fis sonner le tocsin et j'assignai un rendez-vous aux habitants de ma commune et à ceux des communes voisines. La plupart, m'honoraient de leur confiance, avaient foi dans mes opinions républicaines, avaient une égale défiance des desseins de nos réactionnaires qui, de jour en jour, ne cessaient depuis quelque temps, de lancer contre nous les calomnies les plus infâmes. Ils se pressèrent autour de moi comme ils le feraient encore si le sol de la Patrie était jamais en danger.
Une circonstance dont je ne puis vous donner connaissance aujourd'hui et que je me ferai un devoir de vous expliquer en temps et lieu, me fit prendre une détermination contraire, convaincu que s'il ne faut jamais laisser périr le droit, il est peut-être quelquefois utile de suspendre l'exécution des actes qu'il inspire et j'usai de mon influence pour faire regagner leur domicile à ces braves citoyens qui n'étaient là qu'en vertu de ma seule spontanéité. Tous m'entendirent avec bonté et se retirèrent volontairement, paisiblement et sans qu'aucun agent de la force publique ne se fut montré pour les dissiper. Il est donc impossible d'imputer cette réunion à crime, même à moi et, à plus forte raison, à aucun de ceux qui vont s'asseoir sur les bancs de la Cour d'Assises du Puy-de-Dôme.
Seul je suis et doit (sic) être responsable d'une tentative que je défendrai victorieusement quand, à mon tour, je serai devant la justice du pays pour confesser ma foi et glorifier la République.
J'affirme sur l'honneur, citoyens Président et Procureur Général, la sincérité de ma déclaration. Je devais et je dois, je le répète, à ma considération personnelle, à la vérité et à la vive sympathie que m'inspire la situation de mes amis accusés de venir prendre en entier la responsabilité d'un acte qui ne regarde absolument que moi.
J'espère, Citoyens Président et Procureur Général, que vous voudrez bien, dans votre haute impartialité, faire connaître cette lettre aux jurés. J'en fais une expédition que j'adresse à l'un des avocats des détenus.
Agréez, Citoyens Président et Procureur Général, l'assurance de ma haute considération.
P. Fargin-Fayolle
Noirmont, canton de Berne (Suisse)

Vers le début de 1850, il estime qu'il peut affronter le jury du Puy-de-Dôme, espérant être acquitté comme l'ont été ses camarades républicains et le 7 février 1850 il se constitue prisonnier. Son jugement a lieu les 22 et 23 février.
Sommerat est également défendu par Me Rivière mais cette fois, hélas pour lui, le vent a tourné. Les jurés rendent un verdict affirmatif à toutes les questions et l'accusé est condamné à 5 années de prison ferme, à 5 ans de privation de ses droits civiques, civils et familiaux et aux frais de procédure qui s'élèvent à 12 570 francs. Somme très lourde pour l'époque.
Sommerat se pourvoit en cassation mais un arrêt du 18 avril 1850 annule le pourvoi. Il est enfermé à la forteresse de Belle-lsle-en-Mer. Libéré au bout de trois ans, il revient au pays mais est étroitement surveillé par la police. Il renoue pourtant avec ses amis politiques. Cependant sa présence inquiète les autorités et en 1858, on le déporte en Algérie.
De retour, après l'amnistie en 1859, il monte un commerce de bois à Montluçon. Par arrêté de la sous-préfecture de cette ville il est nommé président de la commission communale de La Chapelaude, le 1er octobre 1870, en remplacement du maire de l'Empire, Victor Dubreuil. La première délibération du conseil, signée de sa main, date du 5 octobre 1870 à onze heures du matin.
En 1871, Sommerat est élu conseiller général de Montluçon-ouest, mais il donne sa démission en 1872. Il habite alors avec les siens aux Tartasses. C'est là qu'un soir d'hiver, huit jours avant Noël, la poste lui apporte une grande caisse. Sommerat invite alors ses amis : Vincent Auclair, chef cantonnier fait sauter les planches du couvercle. Un buste de La République apparaît. Sommerat enlève son chapeau en déclarant : «II faut bien que je t'embrasse». Après lui Auclair, Forichon, conseille et Edmond Ray, instituteur allaient avoir la même touchante réaction.
Le buste fut placé dans la mairie de La Chapelaude le lendemain de Noël, en présence d'une nombreuse assistance et des enfants des écoles.
Mais le gouvernement Mac-Mahon, par décret présidentiel du 13 juillet 1877 prononce la dissolution du conseil de La Chapelaude. Adhémard Ribéreau est nommé président de la commission communale, le 18 juillet, et prend ses fonctions à la mairie le 22.
Par arrêté de la sous-préfecture en date du 27 décembre 1877, Sommerat et son conseil sont réinstallés dans leurs fonctions qu'ils reprennent le 30 décembre à midi.
Sommerat, on le sait, était très estimé par son entourage. Bien sûr, comme l'on dit chez nous, dans cette affaire, il s'était un peu «emballé» mais il l'a fait dans le seul but de rendre justice aux habitants des campagnes.

Lorsqu'il était dans sa maison du Prieuré, il avait pour voisin l'abbé Jean-Baptiste Benoit, curé de La Chapelaude, qui, évidemment, ne partageait pas ses idées politiques ce qui, néanmoins, ne l'a pas empêché d'écrire : «Lorsque Sommerat vint à La Chapelaude, j'avais oui parler de lui comme d'un homme fort exalté et de dangereuses opinions. Je m'en défiais, mais voici qu'elles sont mes impressions à son égard. Il est un de ces hommes qui ont des moyens naturels, un esprit bien doué avec un cœur bon, dévoué et généreux. C'est un excellent père de famille. Je pourrais citer une foule de traits particuliers, de traits de bienfaisance qui l'honorent et que chacun se plait à réduire dans nos pays. Sa générosité certaine et même proverbiale, est loin d'avoir toujours eu la raison pour guide car elle est une des causes de l'état de ruine dans lequel il se trouve, pourtant son père lui avait laissé plus de cent mille francs. Il rendait service à tous. Suivant moi, tout son malheur a été de se livrer exclusivement à la politique, sans jamais porter les efforts de son imagination à sonder le fond des choses».
 

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