En route

Et c'est alors qu'une importante troupe, armée des instruments les plus hétéroclites se forme. Jean Michon est en tête avec le drapeau de la garde. A ce moment arrive le renfort de Courçais. Une imposante colonne s'ébranle donc vers Saint-Sornin. A cheval, Sommerat et Vincent la conduise.
Une trentaine d'hommes de Courçais et de La Chapelaude se détachent pour se diriger vers le rio Pigot et la Vallas, prétendant regagner la Brande par les côtes de Pardeux. Mais en cours de route, ils vont se livrer à des actes scandaleux, semant la terreur dans les deux villages.
François André, 69 ans, propriétaire cultivateur à Lavallas, commune de La Chapelaude :
« Le 15 juin dans la matinée, une bande composée d'André Dubouchet, Favardin Philippe et son frère, Gabriel Oraux, Amizet Marien, Létève Claude, Bias cantonnier des Prugnes, Rabret Gilbert des Franchises d'Audes, Verneuil de La Vilette et Jean Desjobert qui était le chef de cette bande armée entra chez moi vers les 5 ou 6 heures du matin. Ils demandèrent qu'on leur donnât du meilleur de notre vin, on leur servit en même temps du pain et du fromage. Le jeune Desjobert en mit le reste dans sa poche après le déjeuner et l'emporta. Il avait conduit le groupe dans les maisons de ceux qu'il savait appartenir à ceux qu'il appelait les blancs. Ils partirent sans payer leur dépense et nous n'osâmes pas leur demander l'argent de leur écot. Ils nous avaient épouvantés par leurs menaces. Verneuil Toussaint demandait des armes et voulait faire partir les hommes du village. Ils me forcèrent de leur délivrer une broche à rôtir. »

Interrogé le 7 juillet, Jean Desjobert, 15 ans, vigneron à La Vallas, répond :
« Je faisais partie du rassemblement mais je n'avais pas d'arme, pas même un bâton. J'y ai été entraîné par les gens de Courçais. Ils m'ont obligé à les suivre en me prenant au collet en sorte que j'y suis allé sans savoir ce que je faisais. Ils m'ont d'autant mieux emmené que mon père et ma mère n'étaient pas dans la maison pour me défendre. Je n'ai pas menacé Vincent, je n'ai pas été chez lui avec une bande armée, je n'ai pas bu et mangé sans payer. »
A leur arrivée à la Brande, ils sont tous ivres.
En passant au village de Saint-Sornin, Sommerat confie le commandement à Vincent et part bride abattue vers Pardeux en passant par la planche du moulin Biguet. Il avait déjà pris contact, la veille, avec deux cultivateurs du lieu pour les inviter à rassembler le plus d'insurgés possible. Nos deux compères étaient allés trouver le- maire, Jacques Chamoreau, un blanc de réputation qui habitait une maison à droite au fond du village. Les habitants de cet endroit étaient tous frères ou cousins mais la vie y était infernale. On ne se parlait que fort rarement et le plus souvent de la grosse dent, pour se jeter des injures à la face. Qui plus est, la superstition, encore fort ancrée, y régnait en maîtresse. Les événements politiques n'arrangeant point les relations.
Le maire avait demandé conseil au curé, l'abbé Duluc, avant de prendre une décision mais l'ecclésiastique ne s'était pas ému outre mesure et ne prit pas l'affaire au sérieux. Sur le point de partir pour Néris, il ne différa en rien son projet et se mit en route en déclarant : «Si la révolte gronde, je reviendrai». Mais ce jour-là tout était calme dans la région. A l'arrivée de Sommerat donc, on demeure indécis. Tous les rouges cependant sont prêts. Sommerat prend alors le commandement. Sur son ordre, Pierre Jean «Pigot» va chercher les clefs du clocher de Nocq chez le sacristain Michel Chamoreau et va sonner le tocsin avec Marien Demay, de Maure. A l'appel des cloches, les insurgés se réunissent autour de l'église. Ils sont une centaine environ. Beaucoup n'ont pas d'arme. Pour y remédier en partie, Sommerat, en compagnie de quelques hommes, remonte à la cure de Pardeux, afin de prendre les deux fusils et le sabre du curé absent.
La nièce du prêtre ne veut pas remettre aux arrivants les armes de son oncle. Malgré ses protestations, Sommerat pénètre à l'intérieur de la maison, remet les fusils à Antoine Bergerat, maréchal à Bourzeau et le sabre à Gilbert Millet. Et la troupe se dirige vers la Brande des Mottes, marchant derrière un drapeau tricolore, celui de la Garde Nationale, sans doute.
Sur place, on fait la pause, des groupes se forment et les discussions s'élèvent. Au bout de quelques heures, la soif et la faim commencent à se faire sentir. Certains vont manger dans les domaines les plus proches, d'autres se rendent à Pardeux, par les côtes, chez Alexis Barraud, sabotier mais aussi aubergiste.
Alexis Barraud :
« Sur les midi environ, il arriva 5 ou 6 personnes chez moi qui demandèrent du vin, lesquelles furent suivies à divers intervalles de plusieurs autres et en si grand nombre que sur les 4 ou 5 h du soir, ils étaient environ 80 chez moi. Ils exigeaient du vin que je leur servis autant que je pus. Leur consommation ne fut pas moindre d'une pièce de vin, ce qui aurait dû me produire environ 50 F tandis que je n'ai reçu que 7 à 8 F. Il n'y a que ceux qui étaient honnêtes qui me payèrent. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'étais naturellement saisi de frayeur au milieu de gens qui s'étaient véritablement emparés de mon domicile, qui ne me demandaient pas du vin mais qui me commandaient de leur en donner ; ils buvaient tous armés ; un grand nombre d'entre eux piquaient le plancher avec leurs armes, baïonnettes ou fourches.»

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